Une voix et un partenaire remarquable
Jimmy Witherspoon et T-Bone Walker sur le même disque : cette rencontre suffit à rendre Evenin’ Blues séduisant. L’un est une grande voix à la frontière du blues et du jazz, l’autre une figure fondatrice de la guitare électrique blues. Ils n’apparaissent pas ici comme deux vedettes séparées. Walker joue au sein du groupe de Witherspoon, mettant sa guitare au service des chansons. La séance permet d’entendre un instrumentiste célèbre dans un rôle particulièrement attentif : partenaire d’un chanteur dont les phrases demandent de l’espace, du soutien et des réponses individuelles.
L’enregistrement a lieu à Los Angeles le 15 août 1963. David Axelrod supervise la production, et l’album paraît chez Prestige en 1964 sous PR 7300, ou PRST 7300 en stéréo. Bien qu’il appartienne au catalogue Prestige, il n’a pas été réalisé au studio de Rudy Van Gelder dans le New Jersey. Cette distinction géographique est historiquement utile. Les disques publiés par un label ne représentent pas tous un même environnement d’enregistrement. Evenin’ Blues préserve une rencontre de Los Angeles avec sa propre formation et son contexte, différente des nombreuses séances de la côte Est si fortement associées à Prestige.
À cette époque, Witherspoon possède près de deux décennies d’expérience discographique. Ses premières séances avec Jay McShann datent de 1945, et Ain’t Nobody’s Business devient un succès important en 1949. Après des années plus difficiles pour les grands chanteurs de blues à voix puissante, son apparition au Monterey Jazz Festival en 1959 lui apporte un regain d’attention. Evenin’ Blues appartient donc à une période de visibilité retrouvée. Ce n’est pas un chanteur encore en quête d’identité, mais un conteur expérimenté capable de préserver son identité à travers différents répertoires et formes d’accompagnement.

T-Bone Walker, Clifford Scott et l’ensemble
En 1963, T-Bone Walker est déjà une figure centrale de la guitare électrique blues. Ses enregistrements des années 1940, dont Call It Stormy Monday, avaient montré aux jeunes musiciens avec quelle indépendance une guitare amplifiée pouvait s’exprimer dans le blues. Sur cet album, sa place dans le groupe est particulièrement intéressante. Une guitare n’a pas à occuper continuellement le premier plan pour faire sentir son caractère. Une entrée entre des lignes vocales, une brève réponse mélodique ou l’accent placé sur une seule note peuvent infléchir une chanson. Ces détails méritent autant d’attention que l’expression de Witherspoon.
Clifford Scott apporte une autre voix instrumentale distinctive. Le saxophoniste a travaillé avec Bill Doggett et est associé à Honky Tonk. Parmi ses précédents employeurs figurent Jay McShann et Roy Brown. Cela crée des liens révélateurs dans ce disque : McShann appartient aussi aux débuts de Witherspoon, tandis que Good Rockin’ Tonight de Roy Brown figure au programme. Les crédits deviennent un réseau de relations musicales plutôt qu’une succession de noms sans lien. Interprètes et chansons touchent à des expériences partagées du blues, du rhythm and blues et de la pratique des petites formations, donnant à la séance une histoire au-delà de sa date d’enregistrement.
La documentation de séance mentionne Scott au saxophone ténor. Le label souligne en outre son alto sur Grab Me a Freight et sa flûte sur Evenin’. La flûte est un élargissement particulièrement intéressant de l’instrumentation blues attendue, apportant une autre attaque et une légèreté différente autour d’une voix masculine puissante. C’est une bonne raison de considérer la chanson-titre comme davantage qu’une interprétation vocale et de suivre les couleurs de son accompagnement. Un petit ensemble peut modifier sa sonorité sans ajouter de nombreux participants ni recourir à une orchestration élaborée.
Bert Kendrix à l’orgue, Clarence Jones à la contrebasse et Wayne Robertson à la batterie complètent la formation. Des sources complémentaires créditent aussi Kendrix au piano. La relation entre clavier, guitare, contrebasse et batterie compte pour ce groupe : elle peut soutenir le chanteur tout en restant assez souple pour accueillir les réponses des instruments à vent. Accompagner un chanteur expérimenté est un rôle actif. Le groupe doit être sensible à la longueur d’une ligne, à une entrée retardée ou à un changement d’accentuation. Ensemble, les six musiciens créent le cadre dans lequel chaque chanson prend sa forme particulière.

Dix chansons entre quotidien et départ
Money’s Gettin’ Cheaper ouvre l’album avec un titre dont l’observation quotidienne reste immédiatement compréhensible. Il est suivi de Grab Me a Freight, de Don’t Let Go! de Jesse Stone et d’I’ve Been Treated Wrong, avant qu’Evenin’ ne ferme la première face. L’enchaînement réunit mouvement, plainte, intimité et atmosphère du soir sans les contraindre à une intrigue artificielle. La tâche de Witherspoon est de donner à chaque chanson sa propre expression. L’écoute peut donc porter non seulement sur la mélodie, mais aussi sur la place d’un mot par rapport à la pulsation et sur la manière de conclure une ligne.
La seconde face commence par Cane River. Baby, How Long introduit un morceau associé à Brownie McGhee, tandis que Good Rocking ramène à Good Rockin’ Tonight de Roy Brown. Le titre abrégé utilisé sur ce LP ne masque pas le lien de la chanson à l’histoire du rhythm and blues. De telles pièces possèdent déjà un passé lorsque Witherspoon les enregistre. L’intérêt est de les entendre réunies par sa voix et ce groupe précis. Une interprétation n’acquiert pas de valeur seulement en choisissant une chanson inconnue ; un matériau établi peut révéler tout aussi efficacement l’individualité d’un chanteur et de ses partenaires.
Kansas City de Jerry Leiber et Mike Stoller apporte une autre chanson bien connue, et Drinking Beer conclut le disque. Aux côtés de compositions d’autres auteurs figurent des pièces créditées à Witherspoon lui-même, dont Cane River de Jesse Stone et Drinking Beer. Le programme le présente donc comme davantage qu’un interprète. L’association de compositions originales et de chansons venues d’ailleurs montre un chanteur qui construit un répertoire personnel à partir de plusieurs sources. L’unité vient de sa présence et de l’ensemble qui l’entoure, plutôt que de la participation d’un seul compositeur à tout l’album.
Les dix pièces du LP constituent le programme original de l’album. Des éditions CD ultérieures ont ajouté des versions alternatives appartenant à une autre édition. Ici, l’accent reste sur l’ordre qui présente la rencontre de Witherspoon avec ces musiciens comme un album. Pour les collectionneurs, c’est une distinction utile entre documentation et forme du programme. Des prises supplémentaires peuvent présenter un intérêt considérable, tandis que l’ordre original conserve sa propre cohérence. Evenin’ Blues peut être abordé comme une séance complète aux atmosphères changeantes, en laissant d’abord les chansons établir leurs relations avant d’explorer les variantes et les enregistrements complémentaires.
Le LP stéréo dans la série Prestige
Analogue Productions publie cette édition sous la référence APRJ 7300. Kevin Gray chez Cohearent Audio est crédité pour le mastering à partir des bandes master analogiques originales, et Quality Record Pressings pour la fabrication. L’édition actuelle est proposée sur vinyle de 180 grammes ; les pressings antérieurs utilisaient un vinyle de 200 grammes. L’album appartient à la série Prestige Stereo et est présenté dans une pochette traditionnelle contrecollée. Pour une collection, les attraits centraux sont l’enregistrement précis, le traitement de sa source analogique et la préservation de l’ordre complet de l’album.
Le disque simple à 33⅓ RPM conserve cinq pièces par face. C’est une organisation appropriée à un programme construit autour de chansons : plusieurs petites histoires peuvent se déployer avant que le changement de face n’offre une pause naturelle. L’alternance entre matériau familier et contributions plus personnelles bénéficie d’une écoute continue. La musique n’a pas à être répartie sur des faces supplémentaires pour que la réédition soit soigneusement pensée. Ici, le format convient à un album dont l’expression se développe à travers le chanteur, des réponses instrumentales concises et le rythme partagé par tout le groupe.
Evenin’ Blues est particulièrement enrichissant pour ceux qui connaissent déjà Witherspoon et Walker séparément. Il montre ce que leur rencontre peut offrir dans un ensemble, tout en dirigeant l’attention vers Clifford Scott, Bert Kendrix, Clarence Jones et Wayne Robertson. Tous aident le chanteur à réunir différentes chansons dans un monde musical commun. Pour une collection couvrant blues, jazz et rhythm and blues, le disque possède un intérêt historique précis et une dimension intime : un groupe clairement défini dont les histoires individuelles se rencontrent lors d’une séance à Los Angeles. Son attrait repose autant sur cette rencontre que sur les noms au-dessus du titre.
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Série : Analogue Productions Prestige – les 50 disques, musiciens et parcours de sessions
Musiciens
Participants et état documenté des crédits. Les références aux morceaux correspondent à la liste des titres.
- Jimmy WitherspoonchantParticipation : musiciens de l’album
- T-Bone WalkerguitareParticipation : musiciens de l’album
- Clifford Scottsaxophone ténor, saxophone alto (A2, source complémentaire), flûte (A5, source complémentaire)Participation : musiciens de l’album
- Bert Kendrixorgue, piano (source complémentaire)Participation : musiciens de l’album
- Clarence JonescontrebasseParticipation : musiciens de l’album
- Wayne RobertsonbatterieParticipation : musiciens de l’album
Enregistré à Los Angeles le 15 août 1963 ; le studio exact et l’ingénieur du son ne sont pas confirmés. Supervision : David Axelrod. Notes de pochette : Francis Squibb. Mastering AP : Kevin Gray. Les attributions d’alto et de flûte à Scott et le crédit supplémentaire de piano à Kendrix proviennent de sources complémentaires.









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